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Magazine Théâtre - Les Innocents de David Noir - entretien avec Maria Ducceschi et David Noir

Magazine Théâtre Septembre / Octobre 2003

Et maintenant ?

« Nous travaillons à éclater les réseaux, à fédérer les compagnies. Le théâtre doit sortir de ses familles et de ses castes. Sous formes de SCOP, de sociétés où chacun amène la même part d’investissement, les troupes et les directeurs d’institutions peuvent s’unir et travailler en solidarité pour sortir d’une certaine économie marchande du théâtre. Le off d’Avignon, par exemple, est né d’un acte politique, mais il a été récupéré par les marchands. Nous pouvons mettre en commun nos moyens pour économiser et préserver nos intérêts. Nous devons nous reconstruire. Comme après toute rupture. Le débat autour du protocole et des intermittents n’est pas le bon. Il faut tout réinventer. Ce sont les fractures individuelles et sociales qui animent les artistes, et ça ne se comptabilise pas.»

Maria Ducceschi, directrice du Pulsion-Théâtre, festival off d’Avignon.

 

« Toute position ou engagement social passe pour ma part par le désir d’être sur scène. Un artiste n’a rien à demander à la société, tout en exigeant tout d’elle. Son choix et son mode de vie sont incompatibles avec les avantages sociaux. Je suis solidaire des revendications des abusés de Moulinex, mais l’artiste doit rester un parasite social, un bouffon face à un prince plus ou moins con. La situation sociale de l’artiste ne peut être que pourrie. Si nous étions des gens de pouvoir, nous l’aurions. Nous devons travailler notre art et notre conception du monde dans nos créations et notre quotidien. Notre activité artistique doit contribuer à changer les conceptions que les gens ont du monde et de la société. Un artiste travaille au jour le jour son rapport à la société à travers ses productions, qui n’ont aucune raison de s’inscrire légitimement dans les circuits de la consommation courante. L’artiste doit produire, revendiquer le statut d’intermittent, c’est aussi rester dépendant du pouvoir central. »

David Noir, auteur metteur en scène

(propos recueillis par PN)

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Magazine Théâtre - Les Innocents de David Noir

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juillet 2004 / Pierre Notte

Les Fureurs-Noir

Le sang va couler à Avignon

Juin 2001, Pierre Cardin, maître en son domaine, s’assied dans l’un des fauteuils bleu-velours de la petite salle de son Espace, près des Champs-Élysées. Sur le plateau, beau gosse, la vingtaine, Miguel-Ange, devenu entre-temps chansonnier, se dénude. Le jeune homme ne porte plus qu’une véritable couche-culotte. Il l’ôte. La dizaine des membres de la troupe chante Sardou, allonge le garçon fesses offertes face public, et badigeonne son juvénile anus de crème chocolatée. Il hurle, on rajuste sa couche, et Pierre Cardin sort, furax. Le lendemain, troisième jour de représentation des Justes-story de David Noir, le spectacle est censuré. Fin de l’aventure. La quarantaine activiste, David Noir s’énerve en toutes circonstances contre l’avachissement de ses semblables face aux désastres familiaux ou citoyens. Petit héritier ruiné du peintre Cézanne, il a réuni une troupe d’une dizaine de fidèles, anciens acteurs de rue du Parc Astérix pour moitié, où Noir improvisait avec eux au sein des troupes intermittentes. Spectacles coups-de-poing, Les Puritains, Les Justes-Story comme Les Innocents ne ménagent personne, enchaînent scènes gore, porno-trash et vitupérations haineuse contre la société du spectacle et de la boeuferie généralisée. Directrice indépendante d’un théâtre d’Avignon Off, le « Pulsion », jauge d’une centaine de places, Maria Ducceschi découvre l’univers de Noir et de sa troupe, le défend coûte que lui en coûte. Elle programme Les Justes-Story à l’été 2002, n’exige aucune garantie. (Engagement d’exception, puisqu’en moyenne, jouer une heure trente parmi les quelques six cents propositions du Off coûte aux compagnies locataires en moyenne 7600 euros hors taxes. ) Les membres de La Vie est courte s’installent à une heure de là, à Uzès, chez la mère avignonnaise de la chanteuse soprano de la compagnie, Any Tournayre. Ils dorment à même le sol. La Vie est courte mais communautaire. Communication, déplacements, intendance… Les dommages et intérêts versés par Pierre Cardin financent la troupe, qui dépense dix mille euros, sans rentrer dans ses frais, et s’en tire avec trois mille euros de bénéfices en fin de course. La seule inscription de leur actualité dans le journal Avignon Public Off coûte en 2004 quatre cents euros. La compagnie s’inscrit gratuitement par ailleurs au sein d’Alfa, nouvelle association concurrente. Ils en appellent aux fonds privés, mécénats et autres autofinancements. Déménageur, régisseur, l’acteur Jean-François Rey, incite à brocanter, vendre, vider greniers et caves pour amasser les moyens de se produire. Jérôme Coulomb, musicien, compose à la demande. Graphiste et comédien, Philippe Savoir dessine affiches et tracts sans le sous, dirige la Com, et répète depuis six ans comme tous ses camarades, sans cachets. Question de foi. Dans la Cité des Papes, ils tractent, deux heures par jour, paradent selon l’humeur, jouent contre vents, marées et réactions parfois violentes d’un public bousculé dans ses habitudes consuméristes. Curieux, Jérôme Lecardeur, Directeur de la Scène Nationale de Dieppe, assiste à une représentation des Justes, et offre une résidence à la troupe, pour une création en mai 2003 au sein du festival Visu. Avec sa première subvention de quinze mille euros, Noir agrandit sa bande. Il compose Les Innocents, trois heures d’un spectacle débridé, chanté, agité, pour seize comédiens. « Souplesse d’esprit et engagement héroïque sont nos plus grandes richesses… » s’amuse Sonia Codhant. A 32 ans, l’actrice a trouvé sa voie dans ce collectif libre d’artistes performeurs. Administratrice, chanteuse, danseuse, elle rejoue cette année à Avignon Off le messie crucifié ; et s’entoure d’hommes nus qui agitent sur son front une réelle « couronne des pines ». Blonde au corps de « Bimbo », Sonia joue les cannibales ou les enfants extraterrestres, se fait guerrière en jarretelles dans une satire à l’acide des temps contemporains, passant le monde à la moulinette d’une hargne sans brides. Elle ose tout parmi une quinzaine de fous-furieux, tous irradiant d’audace et d’une liberté rare. Les Innocents se montrent en 2003 à Rouen à l’invitation de Marianne Clévy pour le festival Corps de Textes, puis se formatent en une heure dix pour le festival Off. L’annulation du In n’arrête ni David ni son combat. « L’artiste dit-il, doit rester un trublion, un bouffon. Il n’a pas à revendiquer sa petite place dans la hiérarchie du pouvoir. » Les pertes se chiffrent à 7000 euros. Eté 2004, ils remettent ça. Mais le paysage a changé. Mieux lotie que les années précédentes, la troupe est cette fois-ci logée au collège Saint Jean-Baptiste de la salle en chambres de deux. Un comédien de la compagnie avance les sous, dix mille euros de sa poche, pour qu’Avignon puisse se faire. Noir vit de sa mission : « A Avignon, dit-il, je voudrais éradiquer les officiels du In comme les crados du off. Les Innocents, c’est contre le théâtre paternaliste des collaborateurs, celui des pères, qui donnent du commentaire, du confort et du consensus. Nous, on veut donner de l’amour. » Pour la santé financière de la compagnie, l’intérêt des efforts réside dans la rencontre avec les programmateurs et les diffuseurs, pour que le spectacle vive, tourne, se vende. Sinon, tout se fait à perte. Ils prennent le risque de ne pas se relever. C’est dire l’engagement des artistes.

Pierre Notte

Les Innocents, Pulsion Théâtre, 56, rue du Rempart St Lazare – 84000 AVIGNON remparts d’Avignon, Tél. : 04 90 82 03 27. festival Off, avec Rémy Bardet, Valérie Brancq, Sonia Codhant, Jérôme Coulomb, Pascal Groleau, Florence Médina, David Noir, Marie Notte, Marie Piémontèse, Jean-François Rey, Any Tournayre…
SITE : www.avignon-alfa.org
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