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La Marseillaise

La Marseillaise - Les Innocents de David Noir
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Les Innocents de David Noir - Affiche Filifox - Philippe Savoir - Photo Karine Lhémon
La Marseillaise - Les Innocents de David Noir

par Jean-Louis Châles

La Marseillaise - Les Innocents de David Noir

LES PULSIONS DU CŒUR ET DE LA CRÉATION”

La Marseillaise du VAUCLUSE

Dimanche 20 juillet 2003

AViGNON, LA CHRONIOUE DU OFF PAR JEAN-LOUIS CHÂLES .

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LES PULSIONS DU CŒUR ET DE LA CRÉATION

A quelques mètres de la rue de la Carreterie, lové le long du Rempart Saint-Lazare au N°56, à l’abri de l’agitation du Festival,

Le Pulsion Théâtre prend des allures d’ovni théâtral, loin des tractations mercantiles d’un grand nombre de théâtres du Off.

Ici, pour jouer, on ne loue pas la salle. Il suffit d’être agréé par Maria Ducceschi qui ajoute à ses activités de comédienne, d’auteur, de metteur en scè­ne, de professeur celle, plus périlleuse, de directrice de salle. Ici, point de discrimi­nation: la programmation joue la carte de l’éclectisme dont le seul dénominateur commun serait la création contemporaine, sous toutes ses formes. Bel exemple de prise de risque et d’ouvertu­re d’esprit. De 10h du matin jusque 23h30 pas moins de 9 spectacles s’enchaînent dans une convivialité rare, un res­pect mutuel entre les troupes d’où toute notion de concur­rence est exclue naturelle­ment. Petit tour dans cette jo­lie salle gradinée et fort bien équipée et rencontre avec une femme aux yeux clairs qui n’hésite pas à investir ses ca­chets gagnés au cinéma ou à la télévision pour «impul­ser» les créateurs auxquels elle croit.

LES INNOCENTS OU 16 À NEZ NOIR

Pourquoi, dans nos socié­tés dites civilisées, avons­-nous si peur de la nudité ? Le sexe, malgré une prétendue évolution, reste toujours cet objet mystérieux, honteux qu’on évoque dans les plai­santeries les plus grasses, qu’on exhibe en gros plan (avec double code parental) dans les filns pornos. A la té­lévision, il fait recette. On en parle beaucoup mais en invitant pléthore de psys, toubib, cravatés ou. animateur émoustillés et rigolards Comme pour désamorcer une improbable bombe.

David Noir fustige cette honteuse hypocrisie et dénude ses comédiens pou construire les vénéneuse images d’un zoo humain qui a perdu ses repères, ses vraie valeurs. Auteur enivré de phrases choc, luxuriantes, il manipule les mots, les phrases pour frapper en plein ventre acteurs et spectateurs. Il dénonce comme d’autres respirent. Parce que sinon il s’asphyxie. Après Les Justes, spectacle coup de poing vu l’année dernière, il propose des Innocents plus recadrés, enveloppés dans la ouate blanche de traversins, oreillers, draps ou longues chemises de coton. Ici pas d’éclaboussures, le sang cou­le à l’intérieur des corps, ir­rigue les mots, suscite les dé­sirs. Les acteurs-adultes redeviennent les enfants qu’on a oublié de rester, s’encastrent les uns dans les autres, ou mâchent leur soli­tude au fond du décor. Quelques chansons (aux ar­rangements fort réussis) fouettent nos décideurs (de Jean-Michel Ribes aux don­neurs de subventions), chaque comédien prend une parole lapidaire, comme en sentence, un appel au se­cours. On esquisse un pas de danse, comme des écoliers dans une cour de récréation, on ouvre la porte à nos rêves les plus fous. On leur donne corps et âme. Avec une tris­tesse narquoise, une douce provocation. Il faut saluer l’extraordinaire aisance, le discret aplomb de l’ensemble de la compagnie. Par pudeur elle ne nous laisse guère le temps d’applaudir cet éton­nant spectacle charnel et dé­rangeant qui décrasse nos préjugés. Peur des remercie­ments ? A défaut donc de frapper dans nos mains, n’hé­sitons pas à participer à cet­te fête. Entre cauchemar et fantasme assouvi.

J.-L. C.

Les Innocents, ou 16 à nez noir, à 22h. . Réservations 04.90.86.36.83

MARIA DUCCESCHI : « JE VEUX RESTER LIBRE DE MES CHOIX ))

« Je fréquente le festival Off de­puis de nombreuses années. J’en avais assez d’être sans cesse à la recherche d’une salle. Je ne vou­lais plus rien demander à personne. Avec Staf Aichouche, régisseur pro­fessionnel. nous nous sommes dits .­« On va prendre un lieu qu’on choi­sira nous-mêmes ». Lui gérera la partie technique. Moi l’aspect artis­tique».

Certains propriétaires de salles, du côté de la place de l’Horloge, fai­saient les yeux doux à Maria pour qu’elle prenne en charge leur théâtre, ayant bien compris le professionna­lisme et la pugnacité de la comé­dienne. Mais Maria refuse de diriger un théâtre-bureau. Entendez par là un théâtre qui se contente de louer (à un prix souvent prohibitif) un créneau en ne se souciant que de très loin de la qualité ou de l’opportunité de sa programmation. Forte des ses idées, l’an dernière, elle ouvre le Pulsion Théâtre, investit beaucoup d’argent et propose des contrats de co-pro­duction aux compagnies qu’elle choisit selon ses coups de cœur.

«Cette année j’ai vu 134 pièces… sans me poser de questions sur le genre auquel elles appartiennent. Moi-même j’ai joué un répertoire très varié: de la comédie la plus ra­coleuse aux textes les plus abscons. Ce qui importe c’est l’émotion col­lective que génère un spectacle. J’ai bâti ma programmation dans cet esprit, avec des gens qui veulent par­tager avec moi une aventure fami­liale, au sens fort du terme. Je ne veux pas de copains mais des amis. Ici on peut applaudir aussi bien Danièle Evenou que David Noir. Ils vivent leur métier de la même ma­nière. Ils sont ce qu’ils font. Vive la diversité. Le public n’est pas forcé­ment unifié dans la connaissance ».

On se doute des risques financiers encourus. L’actualité sociale a am­puté cette édition 2003 du Festival, alimente encore davantage le « bouillon» dans lequel peut se noyer une telle prise de position: Alors, pourquoi ne pas réclamer de l’aide aux autorités gouvernemen­tales ou municipales ? Le regard vert clair de Maria vire alors au ciel d’orage.

« Je ne veux surtout pas de sub­vention. Je veux rester libre de mes choix, de mes erreurs. On ne fait pas pression sur moi. Bien sûr j’aimerais gagner de l’argent au Festival pour nous auto financer. L’argent est un moyen de continuer, ce n’est en au­cun cas une fin en soi. Qu’on arrê­te de louer des salles, qu’on trouve une manière de se fédérer. Ce sys­tème ne peut pas perdurer ».

Bien sûr on s’inquiète du devenir du Pulsion Théâtre. Mais déjà de grands noms ont affirmé leur désir d’y faire leur création: Feodor Adkine, Harcourt, Thomas Le Douarec… Maria prend congé. Elle doit regagner le théâtre pour veiller au bon accueil du public entre la fin et le début de chaque spectacle. Ils ne sont que trois pour gérer le lieu. Si une évidente fatigue marque les visages, de belles étoiles brillent dans leurs yeux. Celles qui éclairent tous ceux qui travaillent avec une vraie liberté d’esprit et de conscien­ce. Une liberté que Maria paie au prix fort. Elle s’en fiche.

Propos recueillis par Jean-louis CHÂLES

À Nous Paris (web)

A Nous Paris - Les Puritains de David Noir - Article publié en ligne par Myriem HAJOUI

À NOUS PARIS ! L’HEBDO DU MÉTRO 

LA PIÈCE DE LA SEMAINE : LES PURITAINS

TOUTES HONTES NUES

Le théâtre en charentaises vous file d’irrémissibles crises d’allergie ? Essayez donc ce spectacle uppercut. Toutes hontes nues, David Noir et sa Compagnie La Vie est Courte atomisent le cadre formel de la scène, décrassent nos esprits embourbés dans les préjugés en osant la peinture culturellement incorrecte d’un monde déchiré par ses peurs et ses frustrations. Psy show ou peep-show cathartique ?
A vous de juger sur pièce(s).

Tant de déprimantes monotonies pépères et standardisées vous accablent d’ennui ? Attention séisme de forte amplitude! Cette bombe à neutrons autour de la sexualité devrait réveiller les consciences les plus engourdies. Dessinateur, vidéaste, auteur et metteur en scène, David Noir, 37 ans, déboule sur la scène du Lavoir Moderne pour prendre le théâtre à la gorge, le rendre à sa cruauté primitive, nous bousculer dans nos confortables certitudes de spectateurs au cours d’une soirée provocante, outrageante si ce n’est traumatique pour certains. Pas étonnant: cet homme a une âme de terroriste. Tant mieux pour les amateurs d’anti-théâtre sulfureux, tant pis pour les associations bien pensantes et tous ceux qui préfèrent éviter cette difficile confrontation avec la nudité, souvent bannie des scènes standards, renvoyée au classement X ou à certains cabarets de Pigalle.
Au caniveau la loi du silence qui entoure la sexualité, l’oppression latente des consensus grégaires et les fausses certitudes du bon sens majoritaire! Sur scène: huit hommes et une femme, costumes noirs, cravates, droits, sévères, corsetés dans le diktat de la bienséance ordinaire. Réunis autour d’une table de travail, manuscrit en main, nos neuf conférenciers déchiffrent le texte d’une pièce imaginaire (celle que… nous ne verrons pas!) partageant chips, cigarettes et vin. Avis aux délicats: ici on ne donne pas dans la boisson de table bien élevée mais dans le verre à pied corsé.
Sous l’oeil éclairé du gourou psychanalyste Harvey, Premier, Deuxième, Slave, Adrien, Jean, Léa, Berta et Betty se dévoilent peu à peu égrenant, au fil d’un abécédaire, pulsions et répulsions. Le principe: jouer avec ces évidences rarement traitées au théâtre (sexe, seins, fesses, anus…), bref avec tout ce qui ne se fait pas, ne se dit pas, ne se montre pas. Le mercure grimpe sans crier gare et l’on comprend que l’on est parti pour un voyage qui ne ressemblera à aucun autre. Sur un plateau transformé en scène rock, les comédiens (étonnants) s’emparent à bras-le-corps de leurs rôles, lisant leur texte, fredonnant la petite musique de cette mise à nu intégrale des corps et des affects. Impossible d’oublier Sonia Codhant. Il faut voir son visage inexpressif s’animer soudain d’un rictus de la bouche: elle est tout bonnement éblouissante!

Plongés en plein chaos, ils nous parlent à contretemps artistique, à contre-routine jusqu’à se mettre à nu, corps et âmes; ils se touchent, s’embrassent à pleine bouche, se brutalisent, révélant derrière les masques et les béances singulières nos propres excès, nos frustrations, exposant nos fantasmes les plus extrêmes, nos tabous forgés depuis l’enfance. Et ce n’est que le début de cet attentat aux bonnes moeurs, de ce théâtre de chair et de sens car la mèche allumée ici fait long feu avant de nous exploser en pleine face. Dynamiteur des conventions théâtrales, Noir n’est pas du genre à filer la notice avec le mode d’emploi: il se contente d’allumer les pétards et de se boucher les oreilles au moment de la déflagration. Ce qui pointait depuis le début enfle comme un lever de rideau: stupre, viol collectif, passage à tabac, assassinat, inceste, travestissement… jusqu’au final Allegro Cruello, sommet d’un cri éjaculé depuis les tréfonds de ce rituel orgiaque.

Accoucheur de vérités enfouies, greffier minutieux de nos refoulements, mais aussi de nos renoncements, David Noir épaulé par sa Cie La Vie est Courte, dresse le cadastre des désirs amoureux, l’inventaire des figures de l’exhibition, l’ethnologie de nos pulsions destructrices. Son inspiration s’écarte délibérément des canevas de l’intelligentsia pour rejoindre les sources les plus authentiques de “l’entourloupe” plus proche à son sens du réel. Contre l’aseptisation de notre société, il opte pour la crudité magnifique, celle qui rétame la tourbe moralisatrice qui nous enserre, creuse nos préjugés à trachée ouverte afin de nous mettre en face de nous mêmes. Cette tonitruante cacophonie est bien à l’image de notre monde: grandiloquente, superbe, pathétique et dérisoire; elle se suffit à elle même tout en offrant le surplus d’insolence, d’irrévérence nécessaire à notre survie mentale.

Oeuvre libre ou fourre-tout provocant? Baudruche écoeurante ou brûlot salutaire? Chacun jugera selon son humeur et sa sensibilité.
Les contempteurs de l’exhibition (désir insatisfait chez beaucoup d’entre nous selon l’auteur) n’y verront qu’un pornographisme éhonté. Les autres dont nous sommes, un objet dramatique non identifié, un manifeste-obus qui tire sa force des gouffres d’un puritanisme défroqué, voisin de Bataille ou de Barthes (voir la série de ses “Mythologies” publiées en 1957 sur la France petite bourgeoise de la IVème République finissante, engluée dans le Poujadisme et la suffisance culturelle).

Véritables soupape à une tension vertigineuse, neuf chorégraphies et quatre chansons écrites par le pianiste Jérôme Coulomb scandent cette troublante inquisition des consciences badigeonnée d’airs connus (Sylvie Vartan, Jonasz, chanson culte du film Titanic…), de ballades irlandaises ou de ritournelles enfantines. Dans cet habile méli-mélo musical à l’image du bric-à-brac des auberges espagnoles où chacun est certain de trouver sont lot d’émotions visuelles et intimes, le corps libère sa propre poésie. L’histoire inscrite à même la chair des personnages et celle que David Noir dessine à coups d’images aussi minutieusement composées que des calligrammes s’impriment comme morsure dans nos mémoires. Et c’est là toute la magie du théâtre: un espace ou tout peut advenir: d’une manière miraculeuse, la sensibilité et l’amour trouvent leur place dans cette pièce qui fait jaillir le sens même de la vie, que chacun tente de maîtriser vaille que vaille.

A la fois discordante, crispante et troublante, cette fête païenne envoûtera ou rebutera (certains spectateurs quittent la salle en état de choc).
Reste une incandescence scénique, une force souterraine et une véritable jubilation dans cette écriture corrosive, dévergondée, instinctive et pourtant si maîtrisée. Au cœur de ce malstrom dérangeant où se mêlent terreurs d’enfance zébrées d’angoisses d’adultes, passé, présent et futur, le public est laissé libre avec ses interrogations, jamais manipulé avec des réponses toutes faites ou des intentions pesantes. L’ange Noir démantèle nos idéaux naïfs et confère à ce spectacle une portée universelle de révolte tout en évitant le prêchi-prêcha édifiant (les libertaires le savent: seule la gratuité est révolutionnaire). Véritable outrage à la décence, cette pièce coup de poing inaugure une nouvelle approche de l’art dramatique: iconoclaste, vivante et sauvage. Celle du théâtre de demain? Ce pourrait bien être, à nos yeux l’un des plus nécessaires et dérangeants spectacles du moment.

MYRIEM HAJOUI   03/07/00

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